07/20
fren
Partager
  • twitter share button

Avril 2020

Le rouleau voyageur de Sophie El Mestiri - Les objets comme voyages intérieurs @Plume Voyage Magazine © Sophie El Mestiri

Par Sophie El Mestiri

Les objets comme voyages intérieurs

Il est surprenant ce moment suspendu.
Propice à la création, ce confinement nous contraint à nous recentrer sur nous-mêmes, sur nos besoins essentiels, sur nos relations indispensables.
Les objets quotidiens qui nous entourent s’ouvrent à nos yeux sous un angle nouveau. Ils nous appellent vers des contrées rêvées, nous ouvrent des horizons lointains et réveillent en nous des souvenirs enfouis. Prismes élargis, ils nous invitent à la rêverie, à la réflexion teintée d’humour et d’audace.
J’ai choisi de partager avec vous l’histoire de quelques uns de mes objets.

Pour ce premier voyage intérieur, j’ai voulu un objet connu de tous.
Son origine remonte au 14e siècle en Chine. Mais noblesse oblige, son utilisation était strictement réservée à l’empereur. En France, utilisé dès le début du 19e siècle, il a longtemps été considéré comme un produit de luxe. Fin 19e, anglais et américains modernisent sa forme et contribuent à son industrialisation.



Les objets comme voyages intérieurs @Plume Voyage Magazine © Sophie El Mestiri

C’est en janvier dernier, lors d’un voyage à Zanzibar, dans l’archipel de l’Océan indien, que j’acquis cet objet couru par tous les confinés libérés le temps d’une sortie salutaire.

A Zanzibar, au large de l’Afrique de l’Est, face à la Tanzanie, commence notre histoire. Zanzibar, mot magique qui résonne comme la promesse d’un ailleurs exotique. Marco Polo décrivit l’île comme « noble et grande… ». Aventuriers et explorateurs, de Vasco de Gama à David Livingstone y firent escale. Île mythique, elle enflamma l’imaginaire d’écrivains célèbres : Arthur Rimbaud, Joseph Kessel, Jules Vernes… Mais Zanzibar, c’est aussi un devoir de mémoire, un marché aux esclaves qui pris fin en 1873 sous la pression des Britanniques.

Après douze heures de vol et une escale à Nairobi, nous atterrissons à Stone Town, capitale de Zanzibar, ville inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, centre historique aux influences indiennes, swahilies, islamiques et britanniques. Mêlés aux touristes fatigués, aux habitués en transit et à la population locale accueillante et souriante, nous gagnons la côte Est de l’île par des routes chaotiques bordées d’une végétation luxuriante.

Fourbus mais curieux, le petit village côtier de Paje et son écrin de Paradis, nous accueille pour notre destination tropicale. Sur un vaste domaine planté de manguiers et d’amandiers charnus s’élève un ancien palais de riche commerçant indien transformé en hôtel. Des allées sinueuses ombragées de bougainvilliers en fleurs nous conduisent à nos chambres, habitations typiques, aux portes massives sculptées en bois de teck ou de sésame et aux toits de chaume. Des sentiers aux essences exotiques nous entraînent en pente douce vers le lagon cristallin et de vastes plages de sable blanc, bordées de cocotiers géants.

Nos excursions nous font découvrir les richesses naturelles de l’île aux épices, l’un des plus grands exportateurs d’épices au monde, tout particulièrement du clou de girofle mais aussi du gingembre, de la muscade, du curcuma, de la cannelle et de la cardamome.

Les objets comme voyages intérieurs @Plume Voyage Magazine © Sophie El Mestiri

Nos balades matinales en front de mer nous conduisent à la découverte de ports de pêche locaux paisibles et vivants. À Matemwe, les pêcheurs tirent sur le sable leur « ngalawa », traditionnelle pirogue en bois. Prises de filets étalées à même la plage, dorades, bonites, espadons et marlins sont vendus à la criée.

Un peu plus au sud, à marée basse, dans l’eau turquoise de Jambiani, pieds nus, dos courbé ou accroupies dans le sable, les « paysannes de la mer » ou « mamas » travaillent ensemble à cultiver et à ramasser des algues. Depuis 1990, cette algoculture rurale et traditionnelle, à la récolte transformée en cosmétiques naturels, est pour toutes ces femmes, le gage assuré de revenus décents, et une source de libération et d’émancipation.

Bercée de cette langueur de vivre en nature souveraine, le temps suspendu s’écoulant tout en douceur comme le bonheur, j’en oubliais la fin du voyage. Brusquement saisie par cet instant fugace, comme déjà nostalgique du moment présent, je fus prise de l’envie de rapporter un fragment volé de ce bout du monde. Je balayais du regard tout ce qui m’entourait, rien ne pouvait contenir à lui seul ce moment de grande plénitude. A Zanzibar, il y a presque rien à rapporter, tout est affaire de sensation. Seul restera présent le souvenir nostalgique de ce voyage unique et enivrant. Mais pour cela, j’avais quelques cauris, bracelets de perles et tissus colorés. Il me manquait quelque chose de personnel, d’unique. Quand mes yeux se posèrent sur un rouleau de papier toilette blanc des plus originaux. Son emballage individuel attrayant et désuet décoré d’un éléphant ton sur ton, sa provenance locale « Made In Tanzania » et sa mention en swahili « celui qui m’utilise fait la différence » m’ont immédiatement convaincue d’en faire l’objet souvenir à rapporter. Certes, il découvrirait un climat moins propice, mais l’exotisme de son emballage allait assurément lui octroyer l’enthousiasme unanime de nos invités.

Aujourd’hui, posé sur une étagère parisienne intime et discrète, ce rouleau voyageur, souvenir insolite, me rend d’autant nostalgique qu’il m’apparaît avec évidence comme un symbole de l’industrialisation, et me renvoie à la triste ironie de notre sort de confinés, que je souhaite à tous loin, très loin derrière nous. « Hakuna matata ».


  • Pour les annonceurs de Plume Voyage

    Pour les annonceurs de Plume Voyage

    Pour les annonceurs de Plume Voyage

  • haut de page